Bonjour à toutes et à
tous,
A l’orée des vacances
d’été, qui permettront à tous de se reposer après une année politique chargée,
je tiens à attirer ici votre attention sur les trois tribunes que j’ai signées
récemment dans le Nouvel Observateur.
Si la rénovation du
parti socialiste et de la gauche passe nécessairement par l’arrivée aux
responsabilités de visages nouveaux dans le paysage politique, il serait
illusoire de faire de cette refondation une simple question d’âge : le
débat sur les idées est indispensable.
C’est pourquoi je vous
invite à discuter, commenter, critiquer, débattre de ces textes que je vous
soumets.
Je vous souhaite de
très bonnes (et studieuses !) vacances,
dsk
Pour une société juste
« Nous venons de subir
une troisième défaite consécutive à l’élection présidentielle. Manifeste au
soir du 6 mai, elle était latente depuis le premier tour, le 22 avril : jamais
le score de la gauche n’avait été aussi bas. La défaite vient de loin.
Elle sanctionne un refus, celui de nous réformer. C’est à cela que je
veux aujourd’hui m’attacher.
Rendre un avenir
à la gauche : voilà l’enjeu. Il faut le faire en regardant le monde tel qu’il
est, avec les Français tels qu’ils sont.
Le socialisme du réel
doit être celui d’une gauche efficace au temps de la mondialisation. Trois
principes l’animeront : une vraie compréhension des inégalités et non pas une
grille de lecture dépassée, une efficacité sociale et non pas des slogans
inopérants, une stratégie émancipatrice redonnant de la force à l’idée de progrès.
Osons le dire :
notre lecture de la lutte des classes est totalement dépassée.
Il est devenu
commun d’annoncer la "fin d’Epinay", c'est-à-dire l’épuisement du
grand cycle historique de la gauche française, né en 1971 de l’unification des
socialistes par François Mitterrand autour d’un mot d’ordre, la rupture avec la
société capitaliste, et d’une stratégie politique, l’Union de la gauche. Nous
devons tourner cette page pour ouvrir un cycle nouveau.
Nous devons le
faire pour les raisons que chacun perçoit : parce qu’il est temps que les
nouvelles générations de la gauche puissent écrire leur propre histoire ; parce
que cette rhétorique révolutionnaire a depuis longtemps perdu tout rapport avec
notre pratique du pouvoir ; parce que l’état actuel des forces à gauche pose la
question de notre stratégie et de nos alliances.
Mais nous devons
le faire pour une raison plus profonde : le cycle d’Epinay est achevé parce que
la vision de la société sur laquelle il reposait est devenue caduque.
"La lutte des
classes", la réduction "en dernière instance" de l’ensemble des
inégalités au clivage capital / travail, l’illusion d’un prolétariat homogène
et uni entraînant dans son sillage l’ensemble du salariat ne constituent certes
plus les principaux leitmotivs du discours socialiste. Mais faute d’avoir
réalisé lors des dix dernières années notre aggiornamento, notre analyse de la
société continue de s’inspirer d’une vague lecture marxiste, héritée des années
1960, qui analyse les problèmes économiques et sociaux à partir du vieux
triptyque couches populaires / couches moyennes / détenteurs du capital, sous
l’angle exclusif de l’affrontement et de l’équilibre entre ces classes
sociales.
C’est le
décalage croissant entre les mutations, accélérées, de la société française et
nos grilles de lecture, obsolètes, qui compose à mes yeux la toile de fond de
nos revers électoraux. Pour le dire autrement, il me semble qu’en 2002 comme en
2007, nous avons d’abord buté sur notre inaptitude à analyser la nouvelle
réalité sociologique française.
Cette nouvelle
réalité, c’est celle de la fragmentation sociale.
Les inégalités
traditionnelles n’ont pas disparu dans la société française des années 2000 :
la mondialisation exacerbe la subordination du monde du travail aux détenteurs
de capitaux. Les disparités de revenus et de patrimoine entre les cadres et
l’ensemble des salariés d’exécution, qui agrége les ouvriers à la masse des
employés du tertiaire aux salaires peu élevés, ne se réduisent guère.
Mais ces
inégalités traditionnelles n’expliquent plus la dynamique sociale. Un puissant
processus d’individualisation a fait imploser les anciennes
"classes". Il n’est pas indifférent d’avoir un emploi ou de disposer
de revenus de transfert, de bénéficier d’un CDI ou d’évoluer dans l’univers des
CDD, de travailler dans une grande entreprise ou dans une PME, dans une zone
tirée par la mondialisation ou frappée par la désindustrialisation, dans le
secteur public ou dans le secteur privé. A cela s’ajoute tout ce qui ne relève
pas du statut socio–professionnel mais joue un rôle décisif dans la
distribution des richesses et des possibilités d’épanouissement personnel : les
inégalités entre les sexes et entre les générations, ainsi que les
discriminations raciales. Tout ceci se résume dans ce qui traduit une large
part du malaise français : les inégalités territoriales.
Il n’y a pas
deux France, "la France d’en haut" et "la France d’en bas",
la France qui va bien et la France qui souffre, mais une France éclatée en
mille univers : celui des jeunes de banlieues et celui des retraités des zones
rurales, celui des nouveaux prolétaires des industries de l’Est, celui des
travailleurs précaires maintenus aux marges de la société, celui des salariés
qui ne jugent pas toujours légitime l’effort fait en direction de moins bien
lotis qu’eux.
Le temps n’est
plus où la gauche pouvait se contenter d’être le porte-parole du seul
prolétariat dans un monde injuste. Aujourd’hui, elle doit redéfinir ce qui
fonde une société juste.
Nicolas Sarkozy
a fait son miel des antagonismes que nourrit l’hétérogénéité sociale. En
choisissant ses boucs émissaires, en épousant la méfiance spontanée
qu’inspirent les "assistés" aux salariés "qui se lèvent
tôt", en opposant la France des campagnes à celle des
"racailles", il s’est donné les moyens de réunir une majorité. Il a
joué sur les peurs et les rancoeurs, mais aussi sur l’espoir d’une énergie
nouvelle. Je suis convaincu qu’il sera impossible pour la gauche de reconquérir
le pouvoir et de l’exercer durablement si elle ne prend pas, elle aussi, la
mesure de cette nouvelle société française. C’est cette mise à jour qu’il nous
faut faire. C’est à ce socialisme du réel que je veux convier la gauche et les
Français.
Pour retrouver
une crédibilité politique, nous devons éviter trois écueils : ignorer la
fragmentation sociale en imaginant qu’on peut encore construire un "front
de classes" à l’ancienne autour de quelques mots d’ordre anticapitalistes
et altermondialistes ; capituler devant la "société des individus" en
courant après tous les mouvements sociaux et en se laissant disloquer par
toutes les revendications ; contourner le problème en faisant de la démocratie
participative ou du nécessaire dialogue social une fin en soi.
Pour moi, trois
pistes mènent à notre rénovation idéologique.
D’abord, la
promesse d’un Etat social à nouveau efficace.
Chacun constate
combien il s’est dégradé depuis 2002. Je crains que les dégâts à venir ne
soient comparables à ceux qu’infligea le thatchérisme au Royaume-Uni des années
1980. Mais je crois aussi que s’enfermer dans la seule défense des acquis
condamne la gauche à n’être qu’un rempart vite contourné face au réformisme
libéral. Pour rester fidèle à ses valeurs, la gauche doit reconnaître la
nécessaire adaptation de notre modèle social aux défis de la mondialisation, du
vieillissement démographique et de l’individualisation des situations. Rien
n’est tabou : sur le financement des retraites, l’évolution du système de
santé, la réforme du marché du travail, la reconfiguration territoriale des
services publics, les électeurs potentiels de la gauche attendent de notre part
un discours de vérité pour reconstituer notre crédibilité.
La gauche doit
aussi répondre à la demande de protection face à la mondialisation : je
continue de penser que la construction de l’unité politique de l’Europe est la
seule réponse stratégique sérieuse que les socialistes puissent opposer aux
contradictions du discours de Nicolas Sarkozy, qui a promis tout à la fois le
libre marché au CAC 40 et le protectionisme aux salariés.
Enfin, cet Etat
social renouvelé doit désormais promouvoir cette catégorie d’entrepreneurs qui
inventent notre avenir. Nous devons les considérer comme d’authentiques acteurs
du progrès social et non comme des "ennemis de classe" à vouer aux
gémonies.
La deuxième
piste est celle d’un nouveau compromis social.
Nous devons
assumer plus clairement nos priorités politiques et définir le type de société
que nous voulons bâtir : quel partage de la valeur ajoutée, quel arbitrage
entre la progression du pouvoir d’achat des différentes catégories de salariés
et le soutien à la lutte contre l'exclusion et au noyau dur du chômage ? Est-il
concevable que nous revenions devant les électeurs sans avoir déterminé la
répartition de l’effort fiscal qui nous semble souhaitable ?
La troisième
piste enfin touche à l’utopie fédératrice de l’égalité réelle et d’une société
juste.
Adopter le
socialisme du réel que je préconise, ce n’est pas se résigner au pragmatisme et
à l’ordre établi : il s’agit de faire face à la réalité pour pouvoir la
changer. Je crois d’ailleurs que la gauche ne peut se passer, dans notre pays,
de cet horizon d’une transformation radicale de la société qui, depuis la
Révolution, donne sens à ses combats.
La "rupture
avec le capitalisme" a cédé la place à un nouvel objectif tout aussi
stimulant : la construction par l’égalité réelle d’une société juste.
L’égalité
réelle, c’est d’abord l’égalité des droits, la lutte contre les discriminations
sexistes, raciales, générationnelles, territoriales. Mais c’est aussi la lutte
contre la reproduction sociale qui demeure, malgré la "massification"
du système scolaire voulue par la gauche, une réalité structurante de la
société française.
Articulé autour
de propositions audacieuses et d’engagements financiers précis en matière
d’éducation, de santé et de logement, ce mot d’ordre peut, lui aussi, être
fédérateur dans une France qui aspire profondément à relancer l’ascenseur
social. Si la gauche ne se fixe pas cette nouvelle frontière comme horizon, on
pourra légitimement se demander à quoi elle sert.
Le socialisme
est d’abord une protestation contre l’ordre existant. Mais il exprime aussi une
volonté d’émancipation concrète. C’est ce que je développerai dans ces colonnes
lors des quinze jours à venir. »
Refondation de la gauche ( 2 )
Pour une nouvelle cohérence
économique et sociale
Par Dominique Strauss-Kahn
« Deux constats
s’imposent à nous. Notre compétitivité s’érode : la France est en train de
perdre la bataille économique. Notre modèle social a un coût très élevé alors
même que son efficacité dans la lutte contre les inégalités paraît faiblir.
De ces deux constats indiscutables, Nicolas Sarkozy a tiré une stratégie et une
diatribe : la France doit retrouver sa compétitivité en liquidant son modèle
social. Il semble penser de surcroît que cette liquidation ne suscitera guère
de protestations, puisque ce modèle procure moins de bénéfices que par le passé
et qu’il n’est plus créateur d’espoir.
Largement enfermée dans le schéma de la relance par la demande, la gauche a
refusé de prendre toute la mesure de la perte de compétitivité de l’économie
française et a continué de faire comme si l’on pouvait redistribuer sans trop
se préoccuper de produire. Dans le même temps, elle n’a pas suffisamment pris
en compte la montée en puissance de nouvelles formes d’inégalités et a
considéré que les politiques sociales traditionnelles continuaient à
fonctionner de façon satisfaisante. Leur évidente incapacité à lutter contre la
pauvreté et l’explosion des inégalités a été attribuée non à leur inadéquation
grandissante, mais à une force de frappe insuffisante. Il ne s’agissait plus
dès lors de les faire évoluer : il suffisait de les renforcer.
Que la thérapie retenue par Nicolas Sarkozy soit inappropriée ne change rien au
diagnostic : entre deux constats fondés et partagés par une grande majorité de
Français et une analyse doublement décalée, les électeurs ont choisi. Pour
rétablir sa crédibilité, la gauche doit retrouver une cohérence économique et
sociale qui permette de fonder une critique radicale du libéralisme sans se
limiter à un pamphlet contre le capitalisme.
La compétitivité et l’égalité réelle
Si l’on veut remédier à
la perte de compétitivité de notre économie, il faut en identifier les causes.
Sur un marché devenu mondial, arrivent une quantité importante de travail et
une moindre quantité de capital. Devenu relativement abondant, le travail voit
son prix baisser ; demeurant relativement rare, le capital bénéficie d’une
rémunération croissante. Pour autant, la stratégie conduisant la France à
renouer avec une compétitivité forte ne passe pas par l’abaissement du coût du
travail : quelle que soit l’amertume de la potion libérale imposée à l’économie
française, le coût du travail n’y sera jamais assez faible pour autoriser notre
pays à rivaliser en la matière avec les économies émergentes. Il faut au
contraire promouvoir le type de travail qui, à l’échelle du monde, reste rare
et peut donc être cher : le travail suffisamment qualifié pour nourrir l’innovation.
Quant à notre modèle social, il souffre aujourd’hui de deux faiblesses qui le
rendent peu apte à contribuer à l’égalité réelle. Les politiques sociales sont
d’abord trop réparatrices et pas assez préventives. Il ne suffit plus de
constater les inégalités créées par le marché et de chercher à les compenser au
moyen d’allocations diverses : il faut les attaquer à la racine, là où elles se
forment, dès l’enfance, au travail, dans le tissu urbain. On ne peut plus se
contenter d’aider les pauvres : il faut construire une société qui fabrique
moins de pauvres. De ce point de vue, les politiques d’éducation et de santé
sont les premières en cause. D’où la nécessité, sur certaines parties du
territoire, d’allouer massivement du capital public à ceux qui ont peu de
capital personnel. C’est ce qui justifie de limiter à quinze élèves l’effectif
des classes dans certaines banlieues ou certaines zones rurales. C’est ce qui
fonde l’opposition à l’instauration des franchises médicales et impose, à
rebours, l’adoption d’une vigoureuse politique de prévention en direction des
enfants et des familles pauvres.
Nos politiques sociales sont ensuite trop monétaires : elles reposent
excessivement sur le versement d’allocations et font encore assez largement
l’impasse sur l’accompagnement individuel. Le vieillissement de la population
illustre l’inadéquation de ce modèle : sujet crucial des décennies à venir, il
ne peut trouver de réponse pertinente dans la seule redistribution monétaire.
Le problème des retraites est évidemment important ; mais l’adaptation du
travail à l’âge des seniors, l’amélioration de la santé au travail ainsi que la
prise en compte de sa pénibilité sont des questions tout aussi décisives.
Nous voyons tous
aujourd’hui que les remboursements ne suffisent plus à garantir l’amélioration
de l’état de santé des individus, contrairement à la mise en place de parcours
de soins. Nous voyons aussi que l’augmentation de l’allocation de rentrée
scolaire n’est pas véritablement un gage de la réussite à l’école,
contrairement au renforcement de l’encadrement des élèves et du soutien qui
peut leur être apporté.
Le social dans l’économie
Ce qu’il nous faut
finalement, ce n’est ni le social au mépris de l’économie, que la gauche a trop
tendance à pratiquer lorsqu’elle croit pouvoir développer des politiques
sociales en négligeant les conditions de leur financement, ni le social par
l’économie, que la droite persiste à prôner parce qu’elle pense que quand
l’économie va, tout va. C’est le social dans l’économie, c'est-à-dire des
politiques sociales dont la mise en œuvre contribue à la croissance économique.
Quand on permet aux talents qui naissent dans les banlieues d’aller à
l’université, c’est aussi l’économie dans son ensemble qui en bénéficie. Quand
on améliore la santé au travail, c’est aussi la productivité qui s’élève. Quand
on facilite le retour à l’emploi des salariés frappés par les délocalisations,
c’est aussi le tissu industriel qui retrouve sa trame.
Si notre avenir repose sur la valorisation du capital humain de nos
concitoyens, c’est parce que la protection contre les effets indésirables de la
mondialisation passe par une économie plus efficace. Ce qui nous protégera à
l'avenir, c'est la compétitivité, pas le repli. Il nous faut donc un Etat qui fasse
de cette entreprise de valorisation sa tâche principale, non un Etat qui
s’emploie à privilégier la rente en abaissant les droits de succession.
Une
politique durable
Chacun comprend
aujourd’hui qu’il n’est de politique efficace que si elle est durable. «
Durable », cela veut dire qu’elle sera mise en œuvre longtemps et poursuivie
avec opiniâtreté, mais aussi qu’elle sera efficace et financée à long terme -
certains diraient « soutenable ». Il faut donc intégrer à la logique du
développement des contraintes – sociales, environnementales, énergétiques - qui
ont jusqu’alors été considérées comme latérales. Une fois la politique
économique définie, on s’interrogeait sur ses conséquences sociales et
environnementales pour en corriger éventuellement les effets. A l’avenir, il ne
pourra plus en aller de la sorte. Il faut dorénavant que, dès sa conception, la
politique tienne compte des conditions de sa durabilité.
Ceci vaut naturellement aussi pour les finances publiques. Le retour à un taux
d’endettement supportable est la condition impérative d’une politique durable.
On comprend aisément que ceci ne soit guère compatible avec une politique à
courte vue d’allègements fiscaux.
Disons-le d’une phrase : aucune politique ne peut porter de fruits si elle
n’est pas suffisamment acceptée par la société pour durer, durer, durer encore.
Le contrat et l’Europe
Comment
le faire ? Question de méthode. Question d’espace aussi.
La méthode, c’est le contrat. Le contrat entre l’Etat et ses différents
partenaires, en particulier les collectivités territoriales sur lesquelles
reposeront, à l’avenir, une bonne part des politiques publiques. Mais aussi le
contrat avec, et entre, les partenaires sociaux. Il faut pour cela des
syndicats forts et, surtout, parfaitement légitimes. D’où l’ardente nécessité
de mettre en place des mécanismes propres au renforcement de leur
représentativité. D’où, aussi, l’importance d’engager de vraies négociations et
de se refuser à poser constamment le pistolet de la loi sur la tempe des partenaires
sociaux. D’où, enfin, l’urgence de favoriser l’émergence d’un nouvel acteur, le
consommateur, qui doit être en mesure de contester la toute-puissance des
entreprises.
L’espace, c’est l’Europe. L’Etat-Nation n’est plus le lieu pertinent de la
lutte contre les effets indésirables de la mondialisation. De cette affirmation
banale, il faut tirer toutes les conséquences : donner à l’Union européenne les
moyens de financer des politiques favorables à la croissance et à l’emploi
comme de piloter la recherche ; négocier les premiers éléments d’une Europe
sociale ; garder l’ambition de fonder une Europe politique. Je ne vois rien de
cela ni dans le protectionnisme national qui nous a été promis pendant la
campagne présidentielle, ni dans le mini-traité qui nous est annoncé par
Nicolas Sarkozy.
Il n’y a pas d’avenir pour la France dans une vision trop étroitement nationale
ou trop étroitement économique. Il n’y a pas d’avenir pour la gauche dans une
vision trop étroitement sociale ou trop étroitement étatique. Notre avenir ne
peut se construire qu’à travers la mise en œuvre, dans l’espace européen, de
politiques négociées permettant de répondre à l’exigence sociale et de
renforcer la compétitivité. Ceci passe par une réforme radicale de nos
politiques publiques qui ne peuvent plus prétendre se limiter à corriger, après
coup, les méfaits du capitalisme mondialisé. Il faut accepter de « se salir les
mains », d’intervenir sur le fonctionnement même du système productif. Il faut
un socialisme du réel. »
La nouvelle bataille des valeurs
Par Dominique Strauss-Kahn
«
Pour conclure cette série de réflexions dans « le Nouvel Observateur », je
voudrais dire quelques mots des valeurs qui peuvent guider la gauche
aujourd'hui. Nous critiquons le monde tel qu'il est et nous voulons le
transformer, mais nous ne pourrons le faire qu'en sachant ce que nous voudrions
qu'il soit. Le socialisme du réel ne peut se passer de l'idéal d'une société
juste. Les Français exigent des partis des réponses concrètes aux problèmes de
leur vie quotidienne, mais ils cherchent également dans le discours politique
une représentation de ce qu'ils font et peuvent faire ensemble. De ce point de
vue, nous n'avons pas perdu en ce début d'année 2007 la seule bataille des
projets économiques et sociaux. En laissant Nicolas Sarkozy imposer sa vision
de la nation, de l'ordre, du travail, du mérite, nous avons aussi perdu la
bataille des valeurs, faute de l'avoir livrée avec nos armes. Il y a, bien sûr,
au coeur de la gauche, une aspiration qui traverse les époques : une soif de
justice et de liberté, une révolte contre la fatalité, les privilèges et la
domination, un humanisme fondamental qui conduit à reconnaître en chaque homme
un alter ego. Née des Lumières, elle a été portée par la Révolution française puis
par le mouvement socialiste dont nous sommes les héritiers. Elle nous survivra.
Mais cette aspiration ne suffit pas à nous définir. Les valeurs elles-mêmes ne
sont pas épargnées par le mouvement du réel et de l'Histoire. La gauche est une
conscience collective qui cherche sa voie à travers des expériences
successives. Nous avançons, nous tâtonnons, nous inventons des modèles ; et à
chaque époque nouvelle, nous devons tirer de ce que nous avons appris de nos
succès, de nos erreurs et de nos oublis aussi les leçons qui nous permettront
de reformuler notre vision du monde.
La liberté ordonnée
Les
années 1960 et 1970 nous ont légué une cohérence marxiste et libertaire : alors
que les libertés économiques étaient suspectes, les libertés individuelles se
trouvèrent sacralisées. Cet héritage demeure notre socle. Face à l'insécurité
économique, aux dégâts écologiques, aux inégalités sociales qu'il engendre,
nous persistons à vouloir réguler le capitalisme. Contrairement aux libéraux,
qui veulent « libérer » le marché de toutes ses entraves, nous continuons de
penser, en sociaux-démocrates, qu'il faut organiser la tension entre le capital
et le travail. Aussi nous efforçons-nous d'encadrer le fonctionnement du
marché. Mais, parallèlement, nous avons progressivement reconnu que la liberté
d'entreprendre était source d'efficacité économique et créatrice de richesse.
De notre capacité à convaincre de la cohérence de ces deux affirmations - la
nécessaire régulation du capitalisme et la nécessaire promotion des entrepreneurs
- dépend, pour une bonne part, l'avenir de la gauche. Il nous faut de même
concilier la loi et l'ordre. Frappée d'hémiplégie, la gauche a longtemps
négligé la répression, confiant à la seule prévention le soin de garantir la
sécurité. Une pathologie symétrique conduit aujourd'hui la droite à tout miser
sur la répression. Sanctionner sans faiblesse les atteintes à la loi après
avoir mis en oeuvre les moyens permettant d'éviter la multiplication des
infractions : telle est la voie que doit emprunter un socialisme du réel. Le
moment est venu d'entériner cette évolution idéologique. Pour traduire ce
double rééquilibrage - de la liberté et de la responsabilité, des droits et des
devoirs -, j'aime à parler de liberté ordonnée. Les batailles sémantiques et symboliques
sont des batailles politiques ; à l'heure où la droite engage une offensive
caricaturale contre l'esprit de Mai-68, je crois important de montrer que la
gauche est capable de faire bouger les lignes sans pour autant céder en rien,
ni dans les mots ni dans les propositions, à l'idéologie de ses adversaires.
L'égalité réelle
Poser
en principe que les seules inégalités sociales et économiques acceptables sont
celles qui bénéficient aux membres les plus défavorisés de la société, c'est
donner un contenu concret à l'égalité. Il ne s'agit pas d'éliminer les
différences « naturelles », même si l'on sait à quel point elles sont
socialement et familialement conditionnées. L'égalitarisme niveleur, qui est
par exemple à l'origine d'utopies scolaires comme celle du « collège unique »,
refuse aux plus mal lotis ( promus de classe en classe à l'ancienneté )
l'opportunité de progresser selon des rythmes et des méthodes adaptés à leurs
capacités réelles. Parce qu'il bride les talents des plus doués, cet
égalitarisme est responsable d'une seconde injustice à l'endroit des moins
favorisés : les chances qu'ont ces derniers de bénéficier un jour du fruit des
efforts des premiers en sont diminuées. La justice ne consiste pas à nier ou à
entraver les talents au prétexte de leur répartition arbitraire, mais à les
faire contribuer à l'amélioration des perspectives des membres les moins bien
dotés de la société. La conception sociale-démocrate de la République, ce n'est
donc pas l'égalitarisme niveleur. Mais ce n'est pas davantage l'ouverture d'une
course inégale à la domination telle que la prône Nicolas Sarkozy, lequel
semble faire sienne la formule de Hayek : « A ceux qui ont, l'on donnera. » Ma
conception, c'est celle de la mutualisation des talents : nous devons les
regarder comme des atouts collectifs et nous considérer mutuellement comme les
bénéficiaires des avantages résultant de leur épanouissement. Il n'y a rien de
choquant à prétendre que l'activité collective de la société est mieux à même
que l'égoïsme individuel de soutenir nos efforts, de susciter notre
contribution, et de rendre réalisable ce dont nous sommes capables.
La fraternité laïque
A
la fragmentation du salariat qui érode le sentiment de classe, à la
mondialisation qui désarticule les Etats-nations s'ajoute depuis quelques
décennies la montée d'une forme d'individualisme invitant chacun à cultiver son
autonomie et à affirmer sa différence. Mais les solitudes et les angoisses qui
accompagnent cette nouvelle donne font aussi resurgir les besoins
d'appartenance et les revendications identitaires. De nouveaux réseaux de
communication et de sociabilité se développent, de nouvelles références
territoriales ou religieuses apparaissent, mettant sous tension la conception
républicaine de la nation. L'égalité réelle suppose le souci du bien commun.
Mais elle ne requiert pas l'uniformité des croyances, des moeurs et des
cultures. Respecter l'égalité des droits des citoyens impose de ne pas leur
prescrire une manière de vivre déterminée ou une conception particulière du
bonheur privé - fût-ce celle de la majorité d'entre eux.
C'est ainsi que la pluralité des orientations sexuelles appelle de la part de
la démocratie autant de respect que la diversité culturelle : elle est une
richesse que doivent accueillir favorablement les sociétés libres, un des
innombrables moyens par lesquels ces dernières échappent à l'uniformité. Il y a
toutefois un point sur lequel nous ne devons pas, à mon sens, transiger : notre
refus d'une communautarisation insidieuse de la société et de l'espace public
qui, en enfermant les individus dans des identités figées et en imposant une
représentation ethnicisée de la société, perpétuerait durablement les
inégalités. Loin de tout archaïsme, notre attachement viscéral à la laïcité
reste, de ce point de vue, un combat pour l'émancipation et l'égalité.
Là aussi, la doctrine de la gauche doit faire la part entre la fidélité à son
héritage idéologique et la prise en compte des nouvelles réalités
sociologiques. L'hospitalité que la démocratie accorde aux différences n'est
pas faite d'indifférence aux individus et aux valeurs : elle résulte de la
séparation à laquelle procède la démocratie entre le public et le privé d'une
part, le politique et le religieux d'autre part. La démocratie ne peut donc
admettre qu'au nom de leur singularité personnelle ou de leur particularisme
culturel des individus ou des groupes remettent en question la laïcité,
condition même de la tolérance dont ils bénéficient.
Le progrès maîtrisé
Comment
achever l'esquisse d'une refondation de la gauche sans revenir sur la notion de
progrès ? Cette dernière n'est plus à la mode. Le repli sur elle-même d'une
société inquiète laisse douter du progrès social ; les bouleversements
environnementaux font voler en éclats l'illusion de l'asservissement sans
limites de la nature ; l'émergence de nouvelles interrogations morales, liées
par exemple à l'utilisation des cellules souches ou des OGM, effraie autant
qu'elle fascine. La défiance qu'inspire l'idée de progrès se nourrit de
l'opacité qui entoure les expérimentations scientifiques comme les grands choix
technologiques, notamment en matière énergétique. Aussi est-il sans doute
nécessaire de placer ceux-ci sous un rigoureux contrôle démocratique. Mais
refuser toute dérive scientiste ne nous dispense pas de renouer avec le règne
de la raison, qui est, depuis deux siècles, la marque des progressistes.
Rejeter frénétiquement l'expérimentation scientifique, s'abriter couardement
derrière la recherche du « risque zéro », voilà qui pave la voie d'un retour de
l'obscurantisme que la vénération de la nature tente d'habiller idéologiquement.
C'est, ici encore, l'identité même de la gauche qui est en jeu. Réel et donc
rationnel : tel est le socialisme que je veux aider à refonder. »